LES NOUVEAUX DOLTO

Publié le par La Vie Nature

 

 

                LES ETATS GENERAUX de L'ENFANCE SE POURSUIVENT...

 

 

 

               LES NOUVEAUX DOLTO ( 1ère partie)

 

 Il ouvre son cahier d'écolier: «Ecoutez, si c'est pas formidable!» Il lit: « mon père fait des

 trottoirs cassés, ma mère est vendeuse de cadeaux, j'ai des grands-parents et des petits-parents...»

Rufo, trente ans de métier, aime «partir à l'aventure des mots avec les minots».

 

 Un vent de rébellion souffle, ces temps-ci, sur le pays de la «doltomania». Le complexe du homard, c'est terminé: libérés, sûrs d'eux, les jeunes pédopsychiatres sortent de leur carapace. Ils   ne veulent plus, clament-ils, jouer les clones de la diva du divan. Treize ans après la disparition de Françoise Dolto, la plus originale et la plus admirée des psychanalystes d'enfants, une nouvelle vague de magiciens de l'éducation, pédiatres, psychiatres, psychanalystes, bouleversent à leur   tour  le monde de la petite enfance.

 

Partout en France, à Roubaix, Paris, Marseille, Bobigny, des psy exceptionnels tentent de soigner différemment les enfants. Ils s'appellent Bernard Golse, Daniel Marcelli, Maurice Titran, Marie-Rose Moro... Ils font du Golse, du Marcelli, du Titran, du Moro. Du perso, pas du Dolto. Ils ne cherchent pas à savoir ce que la géniale clinicienne aurait dit, fait, pensé - ce qui ne les empêche pas de l'admirer. Qui sont ces nouveaux médecins de la souffrance familiale? Leurs pratiques ont-elles changé depuis Dolto? Rendent-ils nos enfants plus libres, plus forts, plus heureux? L'Express est allé à la rencontre de ces hommes et de ces femmes, parce qu'ils incarnent par leur charisme, leur qualité d'écoute et l'originalité de leurs positions la relève de la psychiatrie infantile française. Parce qu'ils accomplissent un travail remarquable. Parce que ce sont eux, les Dolto de demain.

 

 

Marcel Rufo
Chef du service de pédopsychiatrie à l'hôpital Sainte-Marguerite, à Marseille

 

Son sang latin ne fait qu'un tour quand il entend la célèbre rengaine: tout se joue avant 6 ans. «Tout se rejoue toujours, dit-il. Les enfants ont une deuxième, voire une troisième chance.»

 

Nordine s'agite sur sa chaise: «Il arrive quand, Rufo?» Cela fait maintenant une heure que le garçon de 11 ans, polo rouge et Nike aux pieds, se coltine les Pokémon à la télévision, dans une salle d'attente de l'hôpital Sainte-Marguerite, à Marseille. Ce mercredi, il vient consulter l'homme dont sa mère lui parle depuis des mois, le seul médecin capable, promet-elle, de guérir la dépression qui le ronge: Marcel Rufo, 56 ans, carrure d'athlète et accent tout droit sorti des films de Pagnol. La nouvelle idole des jeunes n'est plus rappeur, lofteur ou footballeur. C'est un psy.

Ce matin-là, il faut le voir serrer les mains de ses petits patients, lâcher un «C'est dégueulasse» à Manon, 7 ans, qui découpe ses pyjamas au ciseau; «Fais pas le couillon» à Christopher, un petit agité de 6 ans. Il est vif, drôle, inventif. Comme un enfant. «Pour être un bon pédopsychiatre, il faut garder une névrose infantile active», confirme Marcel Rufo. De plateaux de télé en best-seller - son livre Oedipe toi-même! (Anne Carrière) vient de dépasser les 130 000 exemplaires - ce chef de service s'est imposé comme l'un des meilleurs spécialistes de l'enfance et de l'adolescence. On traverse le pays pour le voir et, déjà, on murmure que c'est le Dolto de Marseille. «Un Dolto tout doux», nuance-t-il.

 

 

Maurice Titran
Pédiatre à Roubaix

Assis à côté d'un ours en peluche, l'homme à la tignasse blanche raconte qu'il fait «le plus beau métier du monde». Ce médecin de 58 ans, surnommé «le rebelle» par ses confrères, a bouleversé, en France, la manière de travailler avec les petits qui voient mal, entendent mal, marchent mal... Pour eux, il invente le fameux «diagnostic guidance», une alliance thérapeutique visant à resserrer les liens entre parents, enfants et professionnels. L'ancien interne des hôpitaux de Roubaix travaille surtout avec des familles en détresse. «Je côtoie 45 nationalités, dit-il. Je fais le tour du monde chaque matin. C'est trépidant de s'intéresser aux destins des enfants et aux histoires de leurs parents.»

 

Coincé dans les embouteillages par une belle journée du printemps 1980, à Roubaix, le pédiatre Maurice Titran n'en croit pas ses oreilles quand il tombe par hasard sur Inter. «J'ai été sidéré, puis passionné par la manière dont Dolto écoutait les parents, raconte-t-il. Jamais il n'y avait de culpabilisation, toujours une explication arrivait au bon moment. Elle a changé mon regard.» Aujourd'hui, si le prénom du bébé est inscrit à côté de celui de sa mère, sur les portes des chambres de la maternité de Roubaix, c'est grâce à cet homme brillant et plein d'humour, qui a bouleversé le monde médical par sa manière de soigner les bébés. Il est l'un des premiers à entrer dans le clan des «nouveaux Dolto».

 

«Au début des années 70, l'urgence était de sauver la vie de l'enfant, dit-il. On lui balançait encore de l'eau bénite pour le protéger. Ses états d'âme, on n'en avait rien à faire!» C'est l'époque où l'on pense que le nouveau-né n'a ni opinion, ni émotion, ni souvenir. L'époque où on le sépare de sa mère après l'accouchement, où l'on considère qu'un bébé qui ne se débat pas ne souffre pas. Très vite, Maurice Titran décide de s'occuper des petits pour lesquels on imagine le pédiatre impuissant - les bébés sourds, aveugles, trisomiques, etc. Il rencontre des parents effondrés, écrasés de honte, révoltés par la manière dont on leur a annoncé le handicap de leur enfant. «La douleur qu'on leur inflige pendant la révélation peut tuer les capacités de chacun, dit-il. Si on croit en l'enfant, si on le regarde avec amour, on atténue son handicap.» Ce pédiatre réputé travaille avec des familles touchées par le chômage, l'alcoolisme, la pauvreté, au centre d'action médico- sociale précoce de Roubaix. «Ici, je me sens vivre», dit-il.

 

 

 «Il a fallu du temps aux héritiers pour régler leur deuil avec Dolto, pour comprendre qu'il y avait de nouvelles choses à faire grâce à ses trouvailles, explique la psychanalyste Sylviane Giampino. Nous pouvons aujourd'hui parler différemment du divorce, de la place du père, des mères qui travaillent, etc.» Pour la première fois, les psy osent à nouveau monter sur le devant de la scène.

 

         Caroline Eliacheff, Psychanalyste

S'il n'y a pas d'école Dolto, ni de label ni de diplôme, ses héritiers sont nombreux. Caroline Eliacheff est l'une des plus fidèles dauphines. Jeune femme, elle assistait à ses consultations publiques à la pouponnière d'Antony. «Françoise Dolto nous disait: "Votre présence m'aide." Nous ne pouvions la croire. Elle m'a rendue libre, alors que la majorité des "maîtres" vous enchaînent», raconte-t-elle. Cette spécialiste du tout-petit a choisi de travailler, hors de son cabinet, avec des familles en difficulté. «Une seule fois, dit-elle, j'ai voulu imiter Françoise Dolto. Une mère est venue me consulter pour son fils, car elle était en train de divorcer. Je lui ai récité la leçon Dolto. Cette femme est partie en claquant la porte, en me disant: "Vous ne comprenez rien! " Elle a eu bien raison.»

 

 

La raison d'être du psy du IIIe millénaire, c'est le terrain. Plus baroudeurs que médiatiques, plus pragmatiques que théoriciens, ces psy sans divan, aux manches retroussées, soignent les enfants de la France entière, ceux des banlieues, des crèches, des villages. «Nous sommes des gens de l'ombre, explique Bernard Golse, chef du service de pédopsychiatrie à l'hôpital Necker, à Paris. On se méfie formidablement des maîtres à penser, des Lacan, Dolto, qui furent trop idolâtrés. Leurs querelles de clocher nous ont fait trop de mal. On préfère se situer ailleurs.»

 

Leur échappatoire, c'est un cabinet rempli de jouets, un service de pédopsychiatrie dans un hôpital public, une consultation dans un centre médico-psychopédagogique (CMPP) - le planning familial des états d'âme. Chaque année, plus de 100 000 enfants se rendent gratuitement dans l'un des 305 CMPP implantés en France depuis les années 50. L'hôpital public, lui, croule sous les demandes: en 1999, les secteurs de psychiatrie infanto-juvénile ont suivi plus de 400 000 enfants, pour 1 million d'adultes dans les secteurs de psychiatrie. Entre 1991 et 1997, leur nombre a explosé, augmentant de 48%. «Nous travaillons dans des conditions de plus en plus difficiles, soupire la pédopsychiatre Véronique Lena. Nos missions se sont élargies de la périnatalité à l'adolescence, mais les moyens ne suivent pas ». «Autrefois, les parents allaient voir le psy en dernier recours, rappelle la psychanalyste Claude Boukobza. Tandis qu'ils consultent aujourd'hui avec une incroyable facilité. Ils craignent de plus en plus de mal faire et veulent épargner la souffrance à leur enfant. Du coup, notre nouveau rôle consiste à leur rappeler qu'ils n'ont pas à démissionner de leur mission d'éducateurs.»

 

Marie-Rose Moro
Psychiatre au CHU de Bobigny

Les bébés qu'elle soigne ont leurs ancêtres au Mali, au Sénégal, en Asie, etc. Cette jeune femme est le premier médecin français à avoir enseigné une spécialité aujourd'hui réputée: la psychiatrie transculturelle. L'ancienne élève de Lebovici reçoit en consultation des familles de migrants, depuis une quinzaine d'années. «C'est un nouveau regard sur la parentalité, dit-elle. A la naissance du bébé, on tient compte des coutumes propres à chaque culture.» Un jeune Africain est venu la voir, car ni les sorciers ni les psy de son pays ne guérissaient sa femme. Un vieux de sa tribu lui avait dit: «N'ayez pas peur, c'est une femme et elle est blanche, mais elle a du savoir.»

 

 

Et d’autres « nouveaux Dolto » dans le prochain article...

 

Publié dans Famille - Enfants

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